Justice et Justesse

Par Michel de Kemmeter

De la perspective de chacun, la justice est rarement ressentie comme “juste”. Pourquoi ? Et, qu’est-ce qui est objectivement “juste” ? Comment l’assesser, cette justesse recherchée ?

Et quand je dis “C’est juste”, est-ce que cela fait référence à la justice de la chose ou la justesse de la chose ? C’est règlo, c’est correct, c’est honnête, c’est aligné…. tant de tentatives pour envelopper ce sentiment tant recherché de justesse. Mais n’est-ce pas un tonneau de Danaïde ? Car oui, nombreux d’entre nous qui cherchent à guérir une des blessures de leur âme, la “blessure de l’injustice”… un parent trop sévère, un déménagement mal vécu – avec arrachement de jeunes amitiés, une punition injustifiée à l’école… Ces petits événements et grands traumatismes nous prennent une vie entière à guérir. C’est sans fin… Les uns en deviennent policier, les autres avocat, et encore d’autres en deviennent voleurs. Tous nos comportements – dans quel métier que ce soit, et dans quelles circonstances que ce soit, cachent névroses et blessures à guérir.

Pouvons-nous sortir du triangle dramatique victime-bourreau-sauveur (Karpmann) ? Car si ces blessures ne peuvent pas être traversées, guéries, la victime redeviendra victime à la première occasion… Le bourreau à son tour continuera à torturer subtilement, et le sauveur, sur son cheval blanc, reviendra à nouveau au secours de la victime – et rien n’aura changé. Mêmes casting, nouveaux scénarios.

Le 21° siècle s’est offert un nouveau lexique à cet effet – la justesse – car l’ancien ne permettait pas de faire vibrer cette corde si fine:

  • Durable
  • Soutenable
  • Cohérent
  • Aligné
  • Consistent
  • Intégrité
  • Droiture
  • Réglo
  • Approprié
  • Ethique
  • Relié
  • Connecté…

Mais comment appréhender cette sensation ? Car oui, la justesse ne se mesure pas avec les outils tangibles. Et surtout, comment entrer sur ce terrain si fragile et pourtant si important de la justesse, de la cohérence, de l’alignement – procurant durabilité et soutenabilité ?

Ne pas s’arrêter au informations visibles, aux apparences, mais aller chercher le sens, le pourquoi des choses et événements, derrière. Comme des fondations d’un bâtiment, le sens est invisible, mais la base d’un comportement ou origine d’un événement. Cela demande un discernement nouveau, en accord avec un chemin intérieur d’auto-discernement, de recherche de sens personnel. Qu’on soit juge, policier, avocat ou badaud tout simplement.

Sentir si ça vibre, si ça pulse la vie – ou si, au contraire, ça fait mourir la vie en soi et en l’autre. Sommes-nous capables d’entrer en empathie réelle avec l’interlocuteur, avec la situation. Sentir profondément “ce que ça fait” ? Respirer calmement et sentir l’information suprême venir à nous – ce qui est juste ?

Est-ce que la chose ou la posture est intègre, basé sur un non-jugement absolu et une éthique droite, “propre” ? Ou est-ce que la chose ou la posture est noire-blanche, bien-mal unidirectionnel, partisane, cowboy-indien ? A mon avis, cette intégrité dont tout le monde parle, cette éthique de base – bâclée chaque jour par tricheries, peurs et incohérences, est un mouvement collectif planétaire de l’humanité qui est entrain de découvrir qu’elle a la même maman, en commun: la Terre. Aussi, quelle doit repenser son projet commun sur cette planète: que voulons-nous vraiment faire ensemble ?

Est-ce que la chose ou la posture inspire confiance ? Est-ce que notre petite voix, toute fine et discrète, nous dit: “attention” ou “vas-y” ? Ecoutons-nous assez cette petite voix ? Est-ce que nous l’entendons ? Tous les grands de ce monde nous le diront – à la question: “Sur quoi est-ce que vous avez pris cette décision inouïe ?” – “Hmmm… mes tripes”. Sens-tu tes tripes ?

Et, nos croyances, nos conditionnements historiques – ayant patiemment taillé les cellules de notre cerveau pour y faire des boulevards rassurants de principes rigides et préconçus… comment influencent-ils notre regard ? Les petits événements de vie et grand traumas, à nouveau, vont les forger et produire en 3D des murs et avenues où – au mieux – de temps en temps quelqu’un croisera votre route. Mais une fois traversé, nos boulevards vont exclure la compagnie agréable et parfois inattendue des passants… La solution ? Ouvrir notre regard, sans juger, à la différence. Ouvrir notre coeur, à la valeur de l’autre – forgé par son chemin à lui. Unique à chaque fois, et profondément différent par design, chacun peut apporter une lumière unique et parfois même salutaire dans notre situation du moment. Que nous soyons roi face au peuple, chanteur face caméra, ou balayeur face à la cuvette sale, juge face à l’accusé, ou encore – prisonnier face au geôlier. Ouvrir esprit et coeur, sans peur et sans contrainte, face à un monde faussement hostile. Cette hostilité n’ayant comme rôle unique de venir nous chercher au fond de votre grotte de Platon, enfermé par les apparences de ces murs où dansent les multiples illusions étonnantes.

A l’image de la nature, qui laisse passer les flow et énergies sans cloisonner – laissons-nous traverser par les croyances et perspectives différentes, surprenantes, voir fortes ou antagonistes, afin de faire émerger en nous ces choses totalement nouvelles mais tant attendues – fraîches et riches de potentiels nouveaux.

Phénomène étonnant, l’injustice – ou non, l’injustesse, me fatigue. Elle ne m’énergise pas, elle me pompe. Elle me vide de mon énergie si précieuse. Elle me procure tracas et insomnies. Elle va finir par me procurer maladie auto-immune et cancers. Mais, si effectivement ces hostilités injustes ne seraient qu’illusion ? Je m’auto-détruirait comme un grand ? Il suffirait de rallumer un seul interrupteur ?

Oui. Celui de la posture: Chaque événement me parle pour me faire évoluer. Comme le vent renforce les racines de l’arbre, l’injustice m’invite à approfondir mes racines, mon ancrage, mon alignement, ma cohérence. Et donc, la boucle est bouclée. L’injustice m’invite à améliorer ma propre justesse. L’injustice étant factice, ma justesse étant la seule vérité.

La posture physique aussi peut nous parler, voir nous influencer: se tenir droit, fier, sans bomber le torse pour autant, mais permettant de laisser circuler l’énergie de vie de bas en haut et de haut en bas. Se tenir, le dos tordu, la colonne vertébrale contorsionnée, n’aidera pas ma cohérence et ma justesse. Aussi, elle me coupera de mon ressenti profond.

Et qu’en est-il de la durabilité ? Un système avec des gens qui fonctionnent avec une justice qui punit, ou avec une recherche collective de justesse ? Ce dernier évidemment, mais ne faut-il pas dès lors que chacun joue le jeu, d’emblée – mais c’est absolument impossible ! Et si nous commencions par nous-mêmes, ne serions-nous pas inspirateurs subtiles pour l’autre, d’une justesse retrouvée tant désirée ? Vous n’osez pas ? Chiche ? N’avons-nous pas chacun le souvenir d’une rencontre fortuite avec une personne qui nous a inspiré quelque-chose de fort, avec une justesse inouïe dont nous nous souvenons encore ? Bien sûr que oui. Et nous ? Soyons cet inspirateur fort pour l’autre, au jour le jour.

Extrait ad hoc du film “Red Lights” (2012) avec Robert de Niro:

“Si l’on observe et étudie une autre personne sans s’être étudié au préalable, comment savoir si les instruments sont correctement réglés? Comment savons-nous que nous sommes fiables? Nous n’avons aucune preuve. Il n’y a qu’un moyen d’avoir accès à la vérité, et il ne faut rien attendre. Si nos intentions ne sont pas pures, nous pourrions créer des monstres.”

Qu’avons-nous créé ? Quel monde, quelle humanité ? Ceux qui ont suffisamment gratté le vernis brillant de notre occident vieillissant, savent qu’il est construit sur une avidité névrosée collective qui est en train d’éteindre cette flamme unique en chacun…

Notre quête est donc de revoir nos intentions pour qu’elle soient pures, nous étudier nous-mêmes afin de créer notre grille de lecture de justesse et de cohérence.

Fort heureusement, la vie qui traverse l’humanité au jour le jour finit par dissoudre le cynisme dans le coeur des hommes, pour faire émerger – par inspirations créatives – cette floraison collective de ce jardin de toutes les fleurs, cette tribu de toutes les couleurs – ce monde d’abondance et vraiment éthique qui se trouve, juste derrière cette énorme porte massive de l’égo.

Et finalement, les trois clés pour sortir de ce triangle infernal construit sur nos blessures anciennes: Accepter son passé, se pardonner ainsi que pardonner aux autres acteurs de notre vie, et aimer ces acteurs, pour commencer enfin à s’aimer. Cela nous donnera la permission d’en sortir – ce qui nous apporte protection et nous positionne dans notre force unique. Et tout-à-coup, plutôt que de gaspiller ses énergies au jour le jour, et celle des autres, nous la régénérons. Car nous sommes enfin justes avec nous-mêmes.